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Page 1 de 3 Interview de Gilles LUBTEH, membre du CO.RE.CA, enseignant à l’Université des West Indies (Campus de Mona à Kingston) Il nous livre une analyse fine des événements qui défraient la chronique en Jamaïque depuis une semaine
1°) Quelle est la vraie raison des événements que connait la Jamaïque ? La situation que nous vivons actuellement en Jamaïque constitue l’aboutissement d’un complexe entrelacs de facteurs, mais s’il fallait retenir une raison de fond, on la trouverait dans la relation historique entre la classe politique et le crime organisé qui se retourne là de manière dramatique contre l’appareil étatique. En effet, d’ouvrages en témoignages, les références aux rôles respectifs d’hommes politiques et de gangsters, dans la constitution et le maintien du système des garrisons politiques, sont chose courante. Garrison, c’est le nom donné à ces circonscriptions électorales délibérément peuplées exclusivement d’électeurs du même parti, la fidélité des résidents au MP member of parliament (député) étant garantie par les gros bras patronnés par ce dernier, à grands renforts de dons financiers, d’octroi de contrats publics et d’approvisionnement en armes. Ce système a connu son apogée dans les années 70 dans plusieurs circonscriptions à Kingston mais aussi à Spanish Town, et est depuis si ancré dans la vie politique et l’imaginaire de la population que nous connaissons tous ici ces garrisons et leurs députés, qu’il s’agisse de Jungle, Rema, Payne Land, Tivoli etc.
Au fil des années, le phénomène des garrisons a sans doute subi des évolutions, les dons, véritables parrains régnant sur ces quartiers s’étant affranchis de leur dépendance vis-à-vis des politiciens, grâce aux trafics lucratifs d’armes, de drogues, en plus d’autres activités plus ou moins légitimes ; ils ont par ailleurs raffermi leur contrôle sur les zones d’influence, exerçant un pouvoir qui dans certains cas est supérieur à celui que peut revendiquer l’Etat. De leur côté, les politiques bénéficient toujours du soutien largement majoritaire des électeurs de ces circonscriptions et doivent s’accommoder du pouvoir des dons, ces interlocuteurs incontournables, sur lesquels ils n’exercent apparemment plus la même influence qu’antan. La relation entre homme politique et don demeure donc, relation dont les détails, subtilités et tractations se déroulent en-dessous du radar de l’opinion publique, qui n’en perçoit que les manifestations, succès électoral des uns, prospérité, notoriété et influence suspectes de l’autre, et rumeurs et scandales avérés ici et là. Depuis plusieurs années maintenant, rapports, articles débats universitaires et grand public ont dénoncé les méfaits du phénomène des garrisons ; la question de leur démantèlement a même fait irruption dans le débat politique et les campagnes électorales. Pourtant, rien n’avait été fait pour mettre à mal ce système, qui perdure donc, avec tout ce qu’on peut supposer de compromission, de corruption et autres crimes et délits. Qui sème le vent récolte la tempête, la Jamaïque paie donc les dividendes de ces choix passés. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que les évènements actuels prennent place à Tivoli, qui est considérée par beaucoup comme le modèle le plus accompli de garrison, un véritable Etat dans l’Etat. Entièrement acquise aux JLP, elle a fidèlement reconduit Edward Seaga (Premier ministre entre 1980 et 1989 ou Chef de l’opposition) pendant des décennies, et est depuis la mise à la retraite de ce dernier, la circonscription de l’actuel Premier ministre, Bruce Golding. Par ailleurs, Tivoli est aux mains de Christopher « Dudus » Coke, officiellement homme d’affaires, mais qu’on dit aussi être le Chef du Shower Posse, puissant gang dont les ramifications s’étendent jusqu’aux Etats-Unis et au Canada et ce, depuis les années 80. M. Coke fait l’objet d’une demande d’extradition émise par les Etats-Unis, qui l’accuse d’être le cerveau d’un trafic international de drogue et d’armes. La demande d’extradition date de la fin du mois d’aout 2009, et depuis, Bruce Golding et son gouvernement n’ont eu de cesse de trouver prétexte après prétexte pour la rejeter, allant jusqu’à invoquer, au Parlement et devant la presse, le devoir du gouvernement à protéger la Constitution du pays, Constitution qui aurait été bafouée dans le processus d’accumulation des preuves présentées par les Etats-Unis contre M. Coke. En fin de compte, dos au mur, accablé par le scandale découlant de ses manœuvres niées puis avoués en faveur de Coke, cerné de toutes parts par l’opposition, la presse, une bonne partie de la société civile qui demandait sa démission, M. Golding a fini par autoriser l’extradition de M. Coke, déclenchant ainsi une formidable opposition armée des membres du Shower Posse alliés à d’autres hommes venant de plusieurs coins de la capitale et, parait-il, du pays. M. Golding, en sa qualité de chef de gouvernement, aura donc rompu le pacte de non-agression entre le parti qu’il représente et le don qui contrôle la circonscription la plus emblématique pour ce parti. M. Coke, également connu sous le nom de President, fort de toutes les ressources dont il dispose, et peut-être animé par la mystique d’invincibilité qui entourait Tivoli dans l’imaginaire populaire jamaïcain, a décidé de résolument confronter son pouvoir à l’appareil d’Etat. Il faudra attendre que M. Coke soit capturé, s’il l’est un jour, et que les répercussions politiques des évènements soient enclenchées, pour savoir si nous avions affaire là à un véritable tournant, une redéfinition du rapport de force entre certains membres de la classe politique et les criminels, ou si nous n’avions assisté qu’à un épisode de plus de la partie de poker menteur à laquelle ils se livrent sur le dos du pays, depuis un nombre d’années dangereusement proche de la date de son indépendance.
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